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Entrevue d'Artsvivants.ca avec
Jock Munro, Concepteur d'éclairage
Centre national des Arts
Octobre 2003 (Ottawa, Canada)

Jock : Je m'appelle Jock Munro, mais certains programmes maison me nomment John Munro. Je suis concepteur d'éclairage. J'habite dans le secteur du lac Meech, tout près d'Ottawa, et je travaille partout au Canada. Mon expérience de travail au Centre national des Arts est longue et variée. Mon titre officiel est artiste associé en résidence, mais, en général, je m'occupe de l'éclairage de spectacles.

Artsvivants.ca : Comment êtes-vous devenu concepteur d'éclairage?

Jock : J'ai fait bien des détours avant d'arriver à ce métier. Je suis un peu une exception : je n'ai jamais fait partie du club d'audiovisuel de mon école secondaire, je n'ai participé à aucun collectif de théâtre, je n'ai pas étudié dans une école de théâtre et je n'avais jamais vraiment vu de prestation en direct sur scène avant la fin de mon adolescence.

Par contre, j'ai fait de l'auto-stop en Europe et je me suis retrouvé à Stratford, en Angleterre, sans argent ni travail. J'ai obtenu un poste de placeur à la Royal Shakespeare Company. L'emploi était exigeant : je me levais à 7 h du matin pour polir du cuivre. Le soir, j'enfilais mon uniforme et je dirigeais les spectateurs vers leurs sièges. Je finissais par assister aux représentations. J'ai donc passé quatre mois à voir de l'excellent théâtre, parmi ce qui se fait de mieux au monde. Le processus par lequel un groupe qui se trouve sur la scène présente une œuvre à un groupe qui se trouve dans la salle m'a littéralement séduit. J'étais captivé par la chimie qui se créait entre ces groupes et qui changeait chaque soir. Cela ne ressemblait pas à un film : c'était très dynamique.

En voyant des pièces pendant quatre mois, j'ai remarqué qu'il se passait dans le théâtre quelque chose de très spécial qui m'intéressait. Par la suite, j'ai quitté Stratford, j'ai travaillé ailleurs en Europe, et je suis revenu au Canada deux ans plus tard. À l'époque, je voulais étudier le théâtre anglais et la philosophie à l'université, et j'avais besoin d'un emploi. Comme le Centre national des Arts ouvrait alors ses portes, je suis devenu machiniste et j'ai travaillé dans les coulisses. Je travaillais surtout avec l'équipe de l'éclairage. J'avais l'habitude d'étudier ma philosophie entre les signaux, dans la cabine du projecteur de poursuite de la salle Southam.

J'ai eu le privilège de travailler avec une personne extraordinaire, Heinz Roesler, qui était électricien en chef à l'époque. Cet homme merveilleux m'a enseigné l'essentiel de la lumière, ainsi que la façon d'utiliser et d'entretenir les équipements d'éclairage. Grâce à lui, je me suis découvert un vif intérêt pour l'éclairage. Après l'obtention de mon diplôme, j'ai décidé de continuer à travailler comme machiniste. Je suis finalement devenu l'assistant de M. Roesler et j'ai eu l'occasion de réaliser l'éclairage de spectacles.

Le premier spectacle auquel j'ai travaillé en était un de musique country et western. On me l'a donné à la dernière minute. La peur me paralysait. J'étais assis à la console d'éclairage , devant 2 500 personnes, et on comptait sur moi. C'était plutôt intimidant, mais à la fin, j'étais accroché, grisé. Cette expérience très enrichissante a changé ma façon de voir la vie. C'est donc par un pur hasard que j'ai commencé à m'occuper activement de l'éclairage de spectacles.

J'ai assuré l'éclairage de spectacles d'artistes comme Tom Waits, Frank Zappa, Frederica von Stade, Count Bassie, et j'en passe. J'ai aussi observé à l'œuvre des maîtres éclairagistes de partout dans le monde et je me suis rendu compte qu'il n'y a pas qu'une seule façon de faire des éclairages et qu'il n'existe pas de règles. C'est ce qui rend le travail intéressant. J'étais beaucoup moins intimidé après avoir compris cela.

J'ai commencé par faire l'éclairage de spectacles dans la région. La première pièce de théâtre dont je me suis occupé a été The Show He Never Gave de Hank Williams, avec Sneezy Waters, un bon ami et une légende dans l'univers de la musique populaire. Ce spectacle est devenu une sorte de succès culte. Il a duré dix ans et a été présenté partout en Amérique du Nord et en Europe. Il m'a initié au monde du théâtre. Le directeur artistique du Théâtre [du Centre national des Arts] à l'époque, John Wood, a vu la production et m'a offert un spectacle au Studio [du CNA]. C'était en 1978. Depuis, j'ai toujours travaillé dans les communautés du théâtre canadien, de la musique, de la danse et de l'opéra.

Je suis donc arrivé dans le monde de l'éclairage de façon un peu indirecte. J'ai appris au fur et à mesure, mais je crois que mon parcours ressemble au dilemme auquel beaucoup de jeunes se heurtent de nos jours. Mon fils de dix-sept ans traverse présentement cette période où l'on ne sait pas vraiment ce qu'on veut et où l'on souhaiterait être initié à quelque chose. Pour ma part, cette initiation s'est faite avec des détours, mais je suis installé dans mon domaine avec bonheur depuis ce temps.

Fin de la 1 re partie de l'entrevue

Artsvivants.ca : Qu'est-ce qui vous stimule à travailler à un projet?

Jock : Je travaille à des spectacles de danse, de théâtre, de musique ou à n'importe quelle prestation en direct. Je fais aussi un peu d'éclairage architectural. Ce qui m'intéresse, c'est le processus de collaboration, la possibilité de m'asseoir avec un chorégraphe, un metteur en scène ou un musicien et de discuter des intentions d'un certain spectacle. Au théâtre, nous parlons habituellement du texte. En danse, nous cherchons à créer un style musical, un environnement que les danseurs pourront manipuler et à l'intérieur duquel ils pourront travailler. En musique, nous devons décider de la complexité de l'aspect visuel par rapport à la musique. Chaque domaine possède un dialogue qui lui est propre et qui s'installe entre les créateurs.

En fait, les projets naissent des liens de confiance que l'on a tissés. Tout au long de ma carrière, j'ai été attiré par des gens avec qui je ressentais une affinité particulière, avec qui je semblais pouvoir communiquer facilement. Nous établissons d'abord une relation de confiance, puis nous nous entretenons de notre projet. Très souvent, je travaille pendant trois ou quatre ans avec une même personne, avec qui je vis des moments très créatifs; puis, pour une raison quelconque, nous poursuivons notre route séparément, et de nouveaux liens se créent. C'est extrêmement courant dans le monde des arts.

Je ne recherche pas forcément un texte précis. Quand je vois une pièce de danse, je ne ressens pas non plus le besoin de rencontrer ses créateurs pour leur dire que je veux travailler avec eux. Ça ne se passe pas de cette façon : il faut absolument du respect mutuel et de l'admiration et, comme je le disais, tout est question de confiance. Sans elle, rien n'est possible.

Artsvivants.ca : Qu'avez-vous appris de votre travail récemment?

Jock : En gros, mon travail consiste à essayer de rehausser ce qui se déroule sur la scène. Je m'efforce de mettre en valeur certains passages du texte, de la chorégraphie, de la pièce de musique. Je tâche de faire ressortir ces moments et de les prolonger. Je ne me rends pas toujours compte surlechamp de ce que je viens d'apprendre; mes apprentissages ne suivent pas systématiquement un chemin linéaire.

Récemment, lorsque j'ai travaillé à une pièce de danse avec Edward Locke à l'Opéra de Paris, j'ai appris que je pouvais utiliser les équipements d'éclairage pour créer des effets saisissants. Il s'agissait d'une pièce tout à fait moderne et la chorégraphie de M. Locke était très progressive. La musique, une composition assez clairsemée de David Lange, était jouée par deux pianos à queue qui se trouvaient sur la scène. Elle laissait beaucoup de silences, et j'utilisais des lumières mobiles munies d'obturateurs mécaniques dirigés électroniquement qui faisaient beaucoup de bruit. Habituellement, pour un opéra ou pour du théâtre, ce bruit poserait un réel problème et nous éviterions les instruments qui le produisent, mais, dans ce cas-ci, il constituait une possibilité fascinante, et nous nous en sommes servis comme musique. Cela a été une expérience d'apprentissage pour moi. Cette expérience m'a stimulé et m'a amené à chercher des moyens d'utiliser cette technique dans une nouvelle production.

Il y a toujours quelque chose à apprendre et, la plupart du temps, l'apprentissage est le fruit du hasard. On se rend compte que l'on a découvert une nouvelle avenue seulement après l'avoir expérimentée. Voilà tout le plaisir de la chose!

Fin de la 2 e partie de l'entrevue

Artsvivants.ca : Est-ce que les techniques d'éclairage diffèrent d'un type d'art de la scène à un autre?

Jock : Je pense que la première chose que j'ai apprise à propos de l'éclairage, c'est qu'il n'existe pas vraiment de règles. Tant que je retiendrai cela, mes éclairages resteront nouveaux et intéressants pour moi et, je l'espère, pour les spectateurs et pour mes collaborateurs.

L'intérêt du théâtre tient au fait qu'il suppose une très grande collaboration. Normalement, je travaille avec un metteur en scène, un scénographe, un costumier et un concepteur sonore. Nous n'avons pas tous la même façon de voir le texte. Le metteur en scène a généralement le dernier mot quant au concept de la pièce, mais nous pouvons tous influencer ses choix, qui se fondent habituellement sur le texte. Mes études en anglais et en philosophie m'ont permis de développer ma capacité de lire un texte et d'y réagir à ma façon, de sorte que je peux présenter aux autres ce que je considère être un point de vue éclairé. Nous négocions ensuite le processus de réalisation du projet, ce qui est toujours très enrichissant.

La danse donne lieu à une démarche totalement différente, car nous ne travaillons pas avec un texte. Nous jouons avec les mouvements, avec le corps humain. Habituellement, la scénographie est très limitée, surtout en danse moderne. Je deviens très souvent danseur à mon tour, puisque le chorégraphe exprime un langage corporel dont je dois découvrir la signification, en plus de trouver comment le mettre en valeur, faire ressortir certains mouvements, suivre le rythme de la chorégraphie et de la musique, colorer et texturer l'environnement. Mon rôle est en relation très étroite avec la prestation des artistes.

L'opéra est intéressant, car il se fonde d'abord sur la musique. Ma démarche consiste à apprendre la partition et à reconnaître les impressions du compositeur de mon mieux, puis à discuter avec le metteur en scène un peu comme je le ferais au théâtre sauf que, dans ce casci, la musique est le noyau de notre travail.

La musique est la forme d'abstraction la plus pure de mon travail, car pour les spectacles de musique, je travaille très souvent de façon intuitive. Je m'assois à la console d'éclairage, alors que le groupe ou le chanteur est sur scène. Je joue à mesure qu'il joue et je deviens membre du groupe.

Chacune des différentes formes d'arts de la scène présente des degrés différents de spontanéité. Certaines sont plus intellectuelles; d'autres, plus sensuelles. C'est pourquoi j'essaie de toucher régulièrement au plus grand nombre de domaines possible. Cela m'aide à rester créatif. J'apporte des idées de la danse au théâtre, du théâtre à l'opéra. La musique me garde vivant et alerte, et rend ma vie intéressante. Elle m'ouvre également des portes sur le plan professionnel, ce qui est aussi important!

Fin de la 3 e partie de l'entrevue

Artsvivants.ca : Que peut-on faire pour perfectionner ses compétences afin de devenir concepteur d'éclairage?

Jock : La première chose à faire est probablement de cultiver une passion pour les arts de la scène. Pour y arriver, je crois qu'il faut en faire l'expérience. Je trouve que le programme Buzz en direct (www.buzzendirect.ca) offert au Centre national des Arts est une initiative merveilleuse. Je suis heureux qu'autant d'étudiants en profitent, car les billets de spectacle coûtent habituellement très cher. Le coût de production étant élevé, les jeunes n'ont souvent pas les moyens de voir du théâtre. Pourtant, rien ne vaut l'expérience d'une représentation en direct pour générer l'enthousiasme et l'amour des arts qui, selon moi, est plus important que n'importe quoi d'autre.

Ensuite, je crois qu'il faut trouver une façon d'accéder aux instruments et d'apprendre à les utiliser de façon rudimentaire. Plus tard, on se perfectionnera, mais il faut acquérir une certaine base sur le plan de la technique. Pour ce faire, on peut fréquenter une école de théâtre, être machiniste ou s'amuser à modifier des boîtes à conserves avec ses amis. On peut aussi s'occuper de l'éclairage pour de petits groupes de musique locaux. Tous les moyens sont bons pour avoir accès à l'équipement et pour apprendre.

Il faudrait, après cela, se joindre à un groupe de personnes d'à peu près son âge qui produisent du théâtre et qui ont des intérêts semblables aux siens. Je crois que c'est essentiel pour établir un dialogue, un climat de confiance avec un groupe de personnes qui aiment vraiment le théâtre, la danse, l'opéra et la musique, et qui veulent en produire.

D'après moi, les jeunes qui suivent un cheminement conventionnel, c'est-à-dire ceux qui étudient dans des écoles de théâtre et qui deviennent ensuite assistants d'artistes établis dans des institutions réputées comme Stratford ou le Centre national des Arts, ont une certaine avance dans le processus d'apprentissage. Grâce à leurs connaissances, ils peuvent se rendre très utiles aux établissements. Cependant, il leur manque souvent l'expérience fondamentale que l'on acquiert en produisant soi-même du théâtre et en prenant des décisions avec ses pairs. Il est très important de mettre l'accent sur l'expérience plutôt que sur la nécessité de suivre une formation officielle. L'essentiel est d'acquérir de l'expérience et d'être vraiment grisé, d'avoir eu la piqûre. Après, il peut être profitable de se tourner vers les institutions afin d'approfondir ses connaissances dans certains domaines et de trouver sa voie.

J'ai trouvé la mienne comme machiniste. On peut aussi devenir assistant ou assistant à la production. L'essentiel est de côtoyer des gens qui aiment vraiment, réellement ce qu'ils font, même s'ils ne savent pas toujours ce qu'ils font. Le circuit Fringe est un exemple parfait de gens qui aiment ce qu'ils font presque davantage que ceux qui savent ce qu'ils font. Cela transparaît dans la fraîcheur, la vie, l'énergie et la passion des artistes, que le public perçoit. C'est ce que les spectateurs viennent voir : une œuvre présentée avec passion, qui remet notre société en question, qui est pleine de nous-mêmes et qui déborde de vie. Si nous ne leur donnons pas ce qu'ils cherchent, ils partent insatisfaits. Il faut ressentir ces émotions pour bien les communiquer. Si les gens les retrouvent, ils y accrocheront. Il est donc essentiel de travailler avec ses amis, avec des gens avec qui on se sent à l'aise, de travailler

avec ses pairs et de ne pas se laisser intimider par les institutions. Le théâtre de rue se porte très bien et je crois qu'il pose un défi aux institutions plus importantes, qu'il les garde vivantes.

Fin de la 4 e partie de l'entrevue

Artsvivants.ca : Lisez-vous les pièces de théâtre différemment depuis que vous êtes concepteur d'éclairage?

Jock : Je ne lis pas une pièce, un roman ou un livret avec des yeux de concepteur d'éclairage. Je les lis d'abord comme un lecteur. Si je suis engagé professionnellement comme concepteur, je peux commencer à voir le texte en fonction de l'éclairage à la quatrième ou cinquième lecture. Cependant, comme je l'ai dit auparavant, j'élabore mes idées en dialoguant avec le chorégraphe, le metteur en scène ou le scénographe, puisqu'il s'agit d'un processus de collaboration : partir chacun dans nos digressions mènerait à un fouillis total dans la façon de faire les choses.

Cela dit, certaines des oeuvres de danse les plus intéressantes auxquelles j'ai travaillé étaient des chorégraphies inventées sans la musique, où l'éclairage était conçu sans la musique, et où tout était mis ensemble par la suite. Une sorte de synergie se crée et aboutit à des résultats surprenants, qui peuvent se révéler tout à fait remarquables.

J'ai aussi collaboré à des pièces en utilisant une méthode plutôt aléatoire. J'ai récemment participé à une pièce de danse pour laquelle j'ai conçu différents éclairages, puis j'ai laissé l'ordinateur les choisir au hasard. Ainsi, chaque soir, la chorégraphie existait de façon simultanée, mais non synchronisée, avec l'éclairage. Ce concept très intéressant donnait lieu à des moments totalement inattendus. Nous, les collaborateurs, avons donc la chance de nous souvenir de cinq ou six versions du même passage, alors que le public n'en a évidemment vu qu'une seule. Il existe des façons très différentes de créer des concepts d'éclairage par rapport à un texte ou à une chorégraphie, et il ne serait pas toujours très productif de commencer à élaborer mes idées d'éclairage dès le début. Selon moi, il est bien plus intéressant de se placer dans la peau du spectateur et de ressentir ce dont le texte traite, de vivre ces moments pour soi-même avant de les aborder d'un point de vue professionnel.

Artsvivants.ca : Quel autre conseil auriez-vous à donner aux jeunes qui aimeraient travailler au théâtre?

Jock : Il faut absolument avoir une bonne capacité d'écoute, puisque le théâtre est un processus de collaboration et que toutes les productions entraînent des opinions diverses. Il faut sans aucun doute du respect mutuel. Une fois ce dernier établi, n'importe quelle oeuvre offrira des possibilités sans fin.

Les jeunes qui assistent à une représentation au Centre national des Arts n'osent probablement pas penser qu'ils pourraient y apporter quelque chose : ils doivent seulement apprendre à articuler leurs idées avec les instruments qu'ils choisissent. L'apport des jeunes est toujours extrêmement intéressant. Les personnes expérimentées peuvent devenir blasées, et elles doivent faire très attention à ne pas utiliser systématiquement la même démarche. Je fais ce travail depuis trente ans et je tâche d'aborder chaque projet avec un regard neuf, un esprit frais et une attitude ouverte.

 
 
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