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Comment naît la danse

En coulisseus

L'Ombre et la lumière :
Le parcours créatif du chorégraphe Paul-André Fortier

La photo représente un homme nu, les épaules légèrement voûtées, la tête baissée. La silhouette est floue et, pourtant, rayonne d'une douce lumière sur un fond tout blanc. L'image résume à elle seule bon nombre des expressions utilisées pour décrire la démarche du danseur et chorégraphe Paul-André Fortier au fil de ses trente ans de carrière en danse.

En personne, Paul-André Fortier (qui se fait couramment appeler Fortier, ou encore PAF) est détendu et de commerce agréable, doté d'une personnalité engageante et d'un esprit vif. Ses yeux bleus vous transpercent. On échange tout naturellement avec lui sur une foule de sujets, de la cuisine au processus créatif et au sens du succès.

On sort d'une conversation avec lui débordant d'énergie, tous les sens en éveil, et on en redemande. On veut savoir où il prend ses idées, comment il travaille, ce qui le pousse à agir. Vous pouvez lire ci-dessous de nombreux détails sur sa vie et son œuvre.

Premières influences

Paul-André Fortier est né dans une petite ville des Cantons-de-l'Est, au Québec. Son seul contact avec les arts, dans son enfance, c'étaient les occasionnelles pièces de théâtre présentées dans le sous-sol de l'église paroissiale. Il était fasciné par l'idée de se produire sur une scène . Il montait des pièces avec sa sour, laquelle, se remémore-t-il, « devait pleurer beaucoup et échanger avec moi de longs baisers, comme dans les films ».

Bien qu'ils ne soient nullement fortunés, les parents de Paul-André Fortier ont envoyé leurs deux enfants en pension à Sherbrooke. C'est à cette époque qu'il s'est réellement initié aux arts. Il était particulièrement attiré par la littérature , qui l'a mis en contact, estime-t-il aujourd'hui, avec les possibilités offertes par la création et l'expression personnelle.

Diplômé en théâtre de l'Université de Sherbrooke, il a obtenu un poste de professeur de littérature à temps plein . Cet emploi lui procurait un statut social, du prestige et un avenir assuré. Cinq ans plus tard, pourtant, il a quitté l'enseignement pour devenir danseur .

Le plus dur, pour lui, a été de faire face à la réaction de ses parents. Ils l'avaient vu sur scène et le savaient doué d'un magnétisme certain . Néanmoins, ils ne croyaient pas qu'il soit possible de gagner sa vie avec la danse. « Heureusement », dit-il, « j'étais une grande personne... et mes parents m'avaient appris à faire la sourde oreille au besoin. »

Nouvelles orientations

Qu'est-ce donc qui l'attirait dans la danse au point de l'amener à quitter l'enseignement? Il y avait pris goût pour la première fois en fréquentant les classes d'été du Groupe Nouvelle Aire à Montréal, à la suggestion d'un collègue qui enseignait l'éducation physique. Cette compagnie, dirigée par Martine Époque , attirait beaucoup de jeunes talents qui étaient appelés à redéfinir la danse canadienne par la suite - des artistes de la trempe de Ginette Laurin , Édouard Lock et Daniel Léveillé .

« Je suis tombé en amour avec ces gens », se souvient Paul-André Fortier ; « ils étaient tellement libres et beaux... La danse est devenue la matérialisation de ma liberté. Elle m'a donné une perspective entièrement neuve sur le corps humain. Tout cela m'apparaissait si extravagant, si exaltant! »

Il avait déjà vingt-quatre ans alors, mais Martine Époque lui a confirmé que, malgré ses débuts tardifs, il ne manquait pas de talent, et lui a promis une place dans sa compagnie à condition qu'il rejoigne son école . La vie de danseur et la nouvelle fenêtre qu'elle lui ouvrait sur le monde l'ont inspiré. L'esprit des années 1960 et les retombées de la Révolution tranquille au Québec ont stimulé irrésistiblement son désir de créer.

En 1978, à peine six ans après avoir pris ses premières leçons de danse, Paul-André Fortier a créé un duo pour lui-même et Ginette Laurin . Bien qu'elle n'ait pas été conçue dans la perspective d'une présentation en public, il a présenté sa chorégraphie à Martine Époque , qui en a été si vivement impressionnée qu'elle l'a inscrite à son répertoire. L'œuvre s'est finalement retrouvée au programme de la saison new-yorkaise de la compagnie à la célèbre Judson Church , dans le cadre d'une série présentée par le Dance Theatre Workshop .

Une seconde carrière

Dans ses premières années à Montréal, Paul-André Fortier s'est plongé dans la danse et les formes d'expression connexes, comme la performance. Il a vu tous les spectacles qui passaient en ville.

« J'ai été sidéré par ces expériences », affirme-t-il. « J'ai pris conscience que la danse n'avait pas seulement pour but de divertir : elle pouvait aussi faire réfléchir. Elle pouvait provoquer. » En fait, souligne-t-il, « il me semblait qu'elle pouvait être bien plus provocante encore. »

Il a aussi rencontré les artistes de l' avant-garde québécoise , notamment la danseuse et chorégraphe Françoise Sullivan , qui a eu beaucoup d'ascendant sur lui. « Si je suis dans le monde de la danse », assure-t-il, « c'est grâce à Martine Époque ; et si je suis un artiste, je le dois à Françoise Sullivan . »

Tous les artistes ont l'habitude d'assumer des tâches multiples, mais Paul-André Fortier a apporté à sa discipline une contribution hors du commun . En premier lieu, il a créé un grand nombre de pièces, pour lui-même et pour d'autres, à titre de directeur artistique de sa propre compagnie de danse, créée en 1979 ( Fortier Danse-Creation , qui s'est d'abord appelée Danse-Théatre Paul-André Fortier). Pendant trois ans, il a aussi codirigé Montréal Danse , la compagnie de répertoire qu'il a fondée avec Daniel Jackson en 1986.

Après avoir quitté Montréal Danse, Paul-André Fortier a été professeur pendant dix ans à la Faculté de danse de l'Université du Québec à Montréal , où il a créé de nombreuses pièces pour et avec de jeunes danseurs. Il a aussi collaboré avec des agences artistiques fédérales et provinciales, ouvrant comme membre de jurys et consultant pour le Conseil des Arts du Canada , et à titre de vice-président pour le Conseil des arts et des lettres du Québec de 1999 à 2003.

Travailleur de 9 à 5 et artiste jour et nuit

 

La remarquable cohérence de l'œuvre de Paul-André Fortier est le fruit de ses expériences intimes, de son regard acéré et de sa nature méditative. Comment se sent-on dans la peau d'un être aussi intense, aussi sûr de ses choix? Son art est-il indissociable de sa vie? Son travail imprègne-t-il ses moindres gestes, ou parvient-il à maintenir un certain équilibre?

« J'arrive à séparer nettement trois choses. Il y a d'abord la matérialisation de mes idées - c'est mon travail, et je parviens habituellement à m'en détacher à 17 h précises. Ensuite, il y a ma vie personnelle - j'ai besoin de loisirs.

Finalement, il y a l'aspect créatif, qui est constant. On apprend à vivre avec. comme si on était habité par un virus créatif . Ce virus vit assez bien en moi, et bien que ce soit parfois difficile à assumer, j'en retire aussi très souvent un effet apaisant. Si vous savez vous rendre disponible, ça vous emmène en des lieux dont vous ignoriez l'existence. »

Le fait de vivre avec ce « virus créatif » est à la fois un fardeau et un bienfait . Paul-André Fortier compare cela à la condition d'un « animal doté d'antennes, qui sent venir le tremblement de terre. Les artistes sont des sortes de médiums. » Il admet volontiers ne pas toujours se souvenir de la genèse d'une de ses œuvres ou de ses sources d'inspiration.

Les bienfaits de la collaboration

Les collaborateurs de Paul-André Fortier - les danseurs, musiciens et concepteurs qui l'entourent - l'inspirent de façon très nette. Il confesse tout de go qu'il choisit ses collaborateurs parmi les personnes avec lesquelles il aimerait passer du temps, même s'il n'était nullement question de création.

Ses préférences en matière de danseurs sont « plutôt bizarres », assure-t-il, et il favorise souvent les rencontres de personnalités antagonistes, une situation qu'il trouve très productive. Son rôle, estime-t-il, consiste à articuler toutes les visions distinctes autour d'une idée chorégraphique . Il s'agit de partager et d'accepter que les autres se « mêlent » de sa création, explique-t-il, pour que tout tombe en place à la fin.

Lumière, une œuvre créée en 2004 au Festival Danse Canada, en offre un bon exemple. Cette pièce prend le contre-pied de Tensions (2001), un duo antérieur créé pour lui-même et un danseur beaucoup plus jeune, qui explore la solitude et les tensions intergénérationnelles.

Résolument urbaines, les deux œuvres intègrent le mouvement, la vidéo, des éclairages élaborés et une musique originale. Mais alors que Tensions est sombre, énergique et anguleux, Lumière irradie de dynamisme et d'amour de la vie .

« J'avais très envie de voir si je pourrais créer l'exact contraire [de Tensions ] », affirme Paul-André Fortier. « C'est peut-être un effet de l'âge, mais j'ai besoin du côté lumineux [de la vie]. Le monde ne tourne pas très rond. Comme artiste, j'ai le sentiment de pouvoir créer un moment de joie, de paix. Je voulais que les danseurs brillent, deviennent incandescents, révèlent leur lumière intérieure. »

À cet effet, il a eu recours à différentes techniques pour produire son matériau chorégraphique. Pour commencer, il a décidé que chaque interprète allait danser un duo avec chacun des autres membres de la troupe. Il a aussi engagé les danseurs à fond dans l'élaboration du vocabulaire chorégraphique, écartant ensuite ce qui ne lui convenait pas pour ne retenir que ce qui l'intéressait.

En les traitant comme des créateurs à part entière, Paul-André Fortier encourage ses danseurs à s'investir davantage dans l'œuvre. Plus il leur donne de liberté, plus ils vont loin - et plus ses propres intentions de départ se précisent.

La signification du mouvement

La volonté de faire apparaître la « lumière intérieure » constitue une nouvelle dimension dans l'œuvre de Paul-André Fortier . Ses créations antérieures, d'une furieuse intensité, faisaient ressortir les aspects les plus sombres de l'existence. Ses préoccupations d'hier, qui portaient sur la religion, le sexe et autres grands thèmes universels, ont cédé le pas à des interprétations plus nuancées du monde qui l'entoure.

« Je suis content d'avoir été brutal dans le passé », assure-t-il pourtant en souriant. « C'est ce dont le monde avait besoin. Il m'est arrivé quelquefois de défoncer des portes ouvertes, mais ça faisait partie du jeu. »

Si l'approche de Paul-André Fortier est plus subtile aujourd'hui, elle n'a rien perdu de son impact pour autant. L'un des aspects les plus remarquables de ses œuvres récentes est l'emploi qu'il fait de danseurs de tous âges pour explorer les rapports entre générations.

Il s'intéresse à « la poésie du corps vieillissant ». Pour ouvrir la danse à une gamme élargie d'émotions , soutient-il, il faut recourir à des danseurs plus âgés. De l'âge, il exprime non la fragilité mais le pouvoir - et la certitude que le meilleur reste à venir.

Le fait de juxtaposer la jeunesse et la vieillesse est une prise de position artistique en soi, et donne lieu à de multiples interprétations. Cependant, le chorégraphe poursuit aussi un autre but sous-jacent à ces considérations esthétiques : celui de transmettre sa passion pour la danse et sa connaissance de la discipline. Il estime qu'il est de sa responsabilité - de celle de tout artiste, en fait - de tendre la main à la prochaine génération .

C'est aussi pour lui une manière de se remettre en question, de se demander : « Suis-je encore pertinent? Peut-on encore trouver un sens à ce que je fais? »

L'industrie de la création

Selon Paul-André Fortier, un chorégraphe est par définition un homme-orchestre . « C'est un merveilleux engagement, mais il faut savoir garder les pieds sur terre. » Il souligne ainsi le fait qu'il doit se concentrer sur tous les aspects de la création, la production et la diffusion en tournée d'une pièce . Il lui faut recueillir les fonds nécessaires auprès d'organismes publics ou de commanditaires privés, et participer activement à l'administration de sa compagnie, même s'il peut compter sur une équipe de gestion à temps plein pour le seconder dans cette tâche.

La capacité de gérer l'aspect administratif et financier de ses activités est une exigence à laquelle beaucoup de chorégraphes ont du mal à satisfaire, faute d'outils adéquats. L'acquisition d' habiletés en gestion des affaires ne fait habituellement pas partie de la formation artistique, mais la réalité d'une carrière artistique ne les rend pas moins indispensables. Certains programmes de formation en danse commencent à reconnaître ce fait en offrant des cours et des ateliers de gestion à leurs élèves.

En général, les artistes ont des revenus considérablement moindres que d'autres professionnels dotés d'une formation spécialisée et d'habiletés équivalentes. Dans une société qui valorise l'argent, il est difficile aux artistes de maintenir une bonne estime d'eux-mêmes compte tenu de leur condition économique relativement faible . Par moments, un artiste peut même avoir du mal à seulement assurer ses besoins essentiels, et c'est pourquoi il est si important qu'il maîtrise les aspects financiers de sa carrière .

De plus, la compétition est féroce . Les artistes sont constamment tenus de faire leurs preuves, de démontrer qu'ils ont quelque chose d'original à apporter et que leurs œuvres méritent d'être vues. Dans une société qui valorise aussi la célébrité, les artistes redoutent que leurs œuvres soient jugées sans valeur s'ils ne tournent pas dans le monde entier.

Chaque engagement dans un projet représente un grand risque artistique . « Quand vous signez un contrat, vous présumez que vous allez être au sommet de votre forme à un moment précis dans l'avenir, alors qu'en réalité, vous n'en savez rien », explique Paul-André Fortier.

La création à elle seule est une pratique exigeante . Les aspects financiers qui s'y rajoutent rendent la tâche plus complexe encore. Pourquoi donc Paul-André Fortier persiste-t-il? « Parce que je crois en ce que je fais  », répond-il. « L'art n'est pas une affaire de compétition, c'est une question de succès. »

On juge souvent les chorégraphes sur la foi de leurs plus récentes créations, car ce sont celles qui sont les plus fraîches à toutes les mémoires, même s'il ne s'agit pas forcément de leurs meilleures pièces. On ne peut pas créer que des chefs-d'œuvre . Toutefois, parce que la danse ne prend vie qu'au moment de sa représentation sur scène et disparaît ensuite, il n'est guère aisé de se reporter aux œuvres antérieures. C'est ce qui rend si difficile l'évaluation du répertoire d'un chorégraphe au fil du temps.

« Et pourtant », fait remarquer Paul-André Fortier, «  une carrière se construit dans la durée . On a tendance à l'oublier. Le fait que je sois toujours là, que je crée encore des chorégraphies, que mon travail ne semble pas avoir perdu sa pertinence- voilà ce que j'appelle le succès . »

Fidèle à sa passion

Quel message Paul-André Fortier livre-t-il aux jeunes qui recherchent ses conseils en vue d'une carrière en danse?

« Je leur dis d'être fidèles à leurs désirs. Ce n'est pas une carrière très payante, mais c'est une merveilleuse existence. Croyez en vos désirs. Croyez en votre passion . Foncez! J'ai vu beaucoup d'artistes qui vivent pauvrement comparativement à [leurs concitoyens], mais qui sont parfaitement heureux de leur sort. Je dis cela aux jeunes, et aussi à leurs parents.  »

C'est un message qui traduit aussi bien l'audace de la jeunesse que la maturité de l'artiste chevronné. À différents niveaux, il trouve des résonances auprès de personnes de tous âges, et c'est justement là le but visé par Paul-André Fortier.