Ouverture Coriolan, Op. 62

Ludwig van Beethoven : Bonn, le 16 décembre 1770; Vienne, le 26 mars 1827

Contrairement aux autres ouvertures que Beethoven a écrites pour Egmont, Prométhée, Les Ruines d'Athènes ou Le Roi Étienne, qui ne sont que les premières d'une longue série d'œuvres écrites pour accompagner une pièce de théâtre, l'ouverture de Coriolan se suffit à elle-même. Bien que cette œuvre fût indéniablement destinée à introduire une pièce de son ami, le poète et dramaturge viennois Heinrich Joseph von Collin (1771-1811), le compositeur avait probablement une autre raison plus pressante d'écrire ce morceau. En effet, il avait besoin d'une nouvelle ouverture pour ses propres concerts et d'ailleurs, la première exécution de l'ouverture de Coriolan eut lieu au cours d'un concert privé donné au palais du prince Lobkowitz.

La pièce de Collin fut présentée pour la première fois en 1802 et connut un assez bon succès, tout au moins pendant un certain temps. La musique de scène utilisée pour la pièce provenait de l'opéra Idoménée de Mozart, dans des arrangements de Abbe Stadler. Joseph Lange, le gendre de Mozart, obtint d'excellentes critiques pour son interprétation du rôle titre. La pièce fut retirée de l'affiche au bout de trois ans, mais, à l'occasion d'une reprise pour une seule représentation en 1807, Beethoven composa une ouverture qui reflète autant sa propre personnalité que celle du général romain dont elle reprend le nom.

Le Coriolan de la pièce de Collin s'inspire du Coriolanus, héros de la dernière tragédie de Shakespeare et du personnage cité dans les récits de Plutarque, œuvres que Beethoven connaissait bien. Gaïus Marcius, fut surnommé Coriolanus en raison de l'extraordinaire bravoure dont il fit preuve lorsqu'il mena les Romains à la victoire sur les Volsques, leurs ennemis de toujours, et en prenant la ville de Corioli. C'est ce qui lui valut de porter le surnom honorifique de Coriolanus. Cependant, de retour à Rome, il fut mêlé à des intrigues politiques et dut s'exiler. Pour venger cette terrible injustice, Coriolanus, plein d'amertume et de rage, offrit ses services aux Volsques et dirigea leur armée contre Rome. Ils firent le siège de la ville et Coriolanus renvoya tous les plénipotentiaires et émissaires, jusqu'à ce que les Romains fassent intervenir sa femme, sa mère et son jeune fils. Sensible aux supplications de sa famille, Coriolanus céda, et les Volsques, furieux, le tuèrent. (Dans la pièce de Collin, il se suicide.) On comprend très bien que Beethoven ait été attiré par cette histoire qui analyse les épreuves et les tribulations de l'âme humaine, pose des questions lourdes de sens et évoque le conflit de nobles idéaux (dans ce cas la fierté et l'amour). Par ailleurs, Beethoven se sentait certainement des affinités avec l'individualisme, l'audace, la ténacité et la solitude de Coriolanus.

Le conflit qui déchire l'âme du héros se retrouve dans le contraste entre les deux thèmes principaux de l'ouverture de Beethoven. Les quatorze mesures d'introduction donnent le ton en opposant de sombres passages joués à l'unisson par les cordes à des interventions provocantes et cinglantes de tout l'orchestre. Le premier thème principal, en do mineur, est rempli d'une énergie nerveuse et agitée. C'est un thème qui exprime une sombre menace et des reproches amers. Cependant, il cède bientôt le pas à une musique lyrique et émouvante qui évoque pour de nombreux auditeurs les supplications désespérées de la mère et de la femme de Coriolanus. Bien que Beethoven ne se soit probablement pas imposé un programme précis, l'utilisation frappante des silences et des contrastes abruptes marqués par l'agitation et le lyrisme, l'impétuosité rythmique et l'émoi intérieur que suscite la musique s'associent pour tracer un portrait magnifique du personnage.

L'ouverture est construite sur la forme classique de la sonate, mais avec une particularité surprenante. Il n'y a rien d'étrange à ce que la tonalité de do mineur cède le pas à une tonalité de mi bémol majeur dans le second thème contrastant. En revanche, la récapitulation ne se fait pas en do mineur, mais dans une autre tonalité (fa mineur), ce qui est extrêmement rare. (Beethoven a-t-il imité la Sonate pour piano «facile» en do, K. 545 de Mozart où l'on retrouve également un passage en fa majeur?) Le fluide second thème réapparaît momentanément en do majeur, avant de revenir en mineur.

La coda, dont le matériau provient des quatorze mesures de l'introduction, illustre en musique la tragédie véritable de Coriolanus qui est aux prises avec un dilemme sans issue. Toutes les possibilités qui s'offrent à lui sont négatives. «La musique, écrit Klaus G. Roy ne nous offre aucun autre exemple illustrant de manière aussi perspicace la déchéance et la chute d'une personnalité; le thème principal explose littéralement, évoquant l'anéantissement total.» Coriolanus a été victime de son orgueil indomptable; le héros d'autrefois est devenu objet de mépris. La tragédie a fait son œuvre.

Robert Markow