Les Canadiens dans la FRISE CHRONOLOGIQUE

par Robert Markow

Des débuts hésitants

Comme chez nos voisins du Sud, la musique classique au Canada s'est développée lentement et sporadiquement au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Pas un seul compositeur canadien ne figure dans la FRISE CHRONOLOGIQUE avant que le XXe siècle ne soit bien entamé. La musique classique, il est vrai, existait déjà au pays, mais aucun compositeur n'a émergé de façon durable avant l'arrivée de Healey Willan (1880-1968) et de Claude Champagne (1891-1965) qui, au début du siècle dernier, ont fait entrer le Canada sur la scène musicale mondiale. De plus, jusqu'au deuxième quart du XXe siècle, il n'existait aucun orchestre permanent, à une exception près, pour exécuter les éventuelles œuvres orchestrales. Le seul et unique était l'Orchestre symphonique de Québec, le plus ancien orchestre symphonique du Canada à avoir joué sans interruption depuis sa création en 1902. Très peu d'orchestres américains lui sont antérieurs.

Après la Seconde Guerre mondiale

Jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la situation n'a pas beaucoup changé. Puis d'un coup ce fut l'explosion. Et depuis, la musique classique au Canada n'a jamais cessé de rechercher de nouvelles formes d'organisation musicale. Certains compositeurs ont préféré s'en tenir au confort relatif du néoclassicisme, du romantisme ou de l'impressionnisme (Adaskin, Champagne, Ridout, Glick, Morawetz), mais nombreux sont ceux qui ont poussé leur exploration vers le sérialisme (Anhalt, Garant, Pentland, Pépin et Weinzweig, ce dernier étant l'auteur de la première œuvre dodécaphonique canadienne), la musique électronique (Anhalt, Beecroft, Garant, Oliver, Schafer), la musique spatiale (Schafer), la musique aléatoire (Mercure, Rea, Schafer), le jazz (Buhr, Colgrass, Freedman, Turner), la musique dérivée ou inspirée des formes géométriques ou des phénomènes physiques (Aitken, Brott, Colgrass, Estacio, Fleming Garant, Hétu, Mercure, Prévost, Rea) et la musique incorporant les pratiques et traditions des peuples autochtones du Canada (Louie, Murphy, Somers) ou des immigrants (Forsyth, Koprowski, Sokolovic). L'une des tendances les plus récentes puise dans les cultures musicales d'Asie comme celles de l'Iran (Vivier), de l'Inde (Buhr, Schafer, Vivier), de Bali (Evangelista, Vivier) et du Tibet (Gellman).

Organismes importants

Cet essor rapide s'est trouvé en outre stimulé par la création d'organismes influents tels que la SRC/CBC (1936), Radio Canada International (1945), le Conseil canadien de la musique (1945), la Ligue canadienne des compositeurs (1951), le Conseil des Arts du Canada (1957), le Centre de musique canadienne (1959) et la Société de musique contemporaine du Québec (1966). Pour illustrer l'expansion de la musique classique canadienne en l'espace approximatif d'un demi-siècle, disons seulement que la Ligue canadienne des compositeurs fondée par trois hommes en 1951 comptait une cinquantaine de membres au début des années 1970, et qu'aujourd'hui ses adhérents dépassent les 300. Pour sa part, en mai 2010, le Centre de musique canadienne (un organisme entièrement différent) faisait état d'une liste de 748 compositeurs, vivants ou décédés.

Une lutte, surtout pour les femmes

Déjà ardue, la lutte des compositeurs pour se tailler une place importante sur la scène artistique canadienne l'a été doublement pour les femmes. Ce n'est que depuis une génération ou deux que la composition peut être envisagée comme un choix également acceptable pour les deux sexes – et accepté comme tel. (Ce phénomène est loin d'être particulier au Canada; il s'observe à l'échelle mondiale.) Nos pionnières à cet égard ont pour noms Violet Archer, Barbara Pentland et Sophie-Carmen Eckhardt-Gramatté, toutes nées entre1899 et 1913. Cette dernière est allée jusqu'à s'habiller en homme pour être acceptée comme compositeur sérieux. Et Barbara Pentland, encore toute jeune, regimba à l'idée d'être envoyée à Paris non pas pour étudier la musique mais pour parfaire son éducation dans une école d'arts d'agrément.

Présence régionale

On trouve des compositeurs un peu partout au Canada bien sûr, mais il n'est pas étonnant de constater qu'ils se concentrent en grande majorité dans deux villes : Toronto et Montréal. Des 52 compositeurs canadiens présents sur la FRISE CHRONOLOGIQUE, 32 sont associés à l'une de ces deux métropoles. La troisième ville en importance au Canada, Vancouver, n'en compte que deux, mais Ottawa, quoique plus petite, en a cinq. Quatre noms sont associés à l'Alberta (Calgary et Edmonton) et trois à Winnipeg, tandis que les villes de Québec et de Kingston en ont chacune un (Morel et Anhalt respectivement). Sydney Hodkinson est parti (pour toujours semble-t-il) aux États-Unis, Norma Beecroft a effectué la plus grande partie de son travail dans plusieurs villes, dans le contexte de la SRC/CBC, Murray Adaskin a partagé sa carrière à peu près également entre Saskatoon (qu'il a presque à lui seul fait sortir de l'anonymat musical) et Victoria (où il a passé une longue retraite et composé plus de la moitié de ses œuvres), et le nom de Robert Turner est rattaché également à l'Université du Manitoba et à Vancouver. En somme, il s'agit d'une répartition relativement régulière dans l'ensemble du vaste panorama du pays, si l'on excepte les provinces de l'Atlantique, qui brillent par leur absence. Un compositeur américain (Colgrass) a migré des États-Unis vers le nord, tandis que deux Canadiens ont fait le trajet inverse (Hodkinson et Bouchard), et pas seulement pour l'hiver.

Éléments canadiens dans la musique

Est-ce que la musique écrite ici a quelque chose de distinctement canadien? Dans la plupart des cas, la réponse est non. En général, les compositeurs sont plus portés à manipuler les sons pour en faire des configurations abstraites. Ceci dit, certaines compositions possèdent quelques qualités qui les rendent vaguement, sinon indéniablement, canadiennes. On imagine difficilement que des évocations musicales du Grand Nord – communautés inuites, aurores boréales, panoramas glacés, froid mordant – puissent provenir de compositeurs n'ayant pas été, d'une manière ou d'une autre, touchés par ces éléments (North Country de Somers, North/White de Schafer, Borealis d'Estacio, Arctic Dreams de Colgrass). De plus, l'influence du folklore local se fait sentir dans la musique sérieuse de la plupart des pays du monde, et le Canada ne fait pas exception (Symphonie gaspésienne de Champagne, Music for Dancing de Beckwith, Atayoskewin de Forsyth, Écoutez mon histoire de Gougeon, Red Ear of Corn de Weinzweig). Puis il y a ce sens de l'immensité, du vaste ciel, des espaces infinis dont notre pays est si riche – impression qui s'insinue de mille façons subtiles dans beaucoup de compositions musicales écrites au pays (Three Atmospheres de Symonds, Infinite Sky with Birds et Shattered Night, Shivering Stars de Louie). Harry Freedman l'a exprimé sans détours : « Le Canada, c'est l'espace ». D'ailleurs, l'environnement inspire des compositeurs comme R. Murray Schafer, qui en a fait le sujet de plusieurs de ses grandes œuvres.

Une nation d'immigrants

Le Canada est une nation d'immigrants. Il ne faut donc pas s'étonner du nombre de nos compositeurs qui sont nés à l'étranger. Pas moins de treize des cinquante-deux Canadiens représentés sur la FRISE CHRONOLOGIQUE – 25 p. 100 – proviennent d'autres pays : Angleterre (Willan), Italie (Murphy), Hongrie (Anhalt), Tchécoslovaquie (Morawetz), Espagne (Evangelista), Yougoslavie (Sokolovic), Russie (Eckhardt-Gramatté), Pologne (Freedman et Koprowski), Afrique du Sud (Forsyth), Hong Kong (Chan et Hui) et États-Unis (Colgrass). Le Canada est aussi une nation de gens qui changent facilement de lieu de résidence : seulement treize des Canadiens inscrits sur la FRISE CHRONOLOGIQUE vivent toujours dans leur ville natale ou y sont décédés.

Les compositeurs comme interprètes

Les compositeurs qui gagnent leur vie exclusivement (ou presque) à ce titre sont encore rares de nos jours (Denis Gougeon, Alexina Louie et Michael Colgrass sont des exceptions). Un bon nombre d'entre eux enseignent mais ils sont aussi, comme beaucoup de compositeurs renommés d'autres époques et d'autres lieux, d'excellents exécutants. Toutefois, si les compositeurs du passé jouaient pour la plupart du piano (et aucun autre instrument), beaucoup de bons compositeurs canadiens jouent en experts une gamme impressionnante d'autres instruments. Ainsi, Robert Aitken est reconnu comme l'un des meilleurs flûtistes au monde. Murray Adaskin a été l'un des premiers violonistes à obtenir un poste dans l'Orchestre symphonique de Toronto en 1923. Quelques années plus tard, Harry Freedman a joué du hautbois et du cor anglais dans le même orchestre pendant un quart de siècle, avant de se consacrer à plein temps à la composition. À Edmonton, Malcom Forsyth a partagé son temps entre la composition et le trombone en tant que membre de l'orchestre de cette ville. Alexander Brott a été premier violon dans l'Orchestre symphonique de Montréal pendant treize ans. Norman Symonds a joué de la clarinette et du saxophone dans des groupes de jazz. Michael Colgrass a été, dans les années 1950 et 1960, l'un des percussionnistes les plus en demande à New York. Healey Willan et Robert Fleming ont occupé des postes d'organistes dans plusieurs églises de Montréal, d'Ottawa et de Toronto. John Oliver mène une active carrière de guitariste. Claude Vivier s'est rendu à Bali pour se familiariser avec la musique de gamelan. La plupart des compositeurs jouent du piano dans une certaine mesure, mais plusieurs des Canadiens présents sur la FRISE CHRONOLOGIQUE sont (ou étaient) aussi des professionnels d'expérience, par exemple Sonia Eckhardt-Gramatté, Bruce Mather (comme pianiste de duo de piano avec sa femme Pierrette) et Glenn Buhr (pianiste de jazz).

Longévité

Une observation pour conclure : beaucoup de grands compositeurs du Canada ont atteint un âge très avancé. Peut-être est-ce l'eau ou l'air. Violet Archer a vécu jusqu'à l'âge vénérable de 86 ans, Healey Willan s'est éteint à 87 ans, Barbara Pentland à 88 ans, Alexander Brott et Oskar Morawetz à 90 ans, Jean Coulthard à 92 ans, John Weinzweig à 93 ans et Murray Adaskin à 96 ans. En septembre 2010, Robert Aitken, István Anhalt, John Beckwith, François Morel et Robert Turner étaient tous octogénaires ou nonagénaires. Un autre compositeur important, qui a échappé à notre FRISE CHRONOLOGIQUE, est Otto Joachim : il aura 100 ans en octobre 2010. Ô Canada!