Artsvivants.ca – La vie secrète des costumes

Portraits de concepteurs
par Michael Eagan

Robert Prévost

image:Mercure, Amphitryon (1981)
Mercure, Amphitryon (1981)
Conçu par Robert Prévost / © Robert Prévost

C’est en 1970 qu’on a pu voir pour la première fois une scénographie de Robert Prévost au Centre national des Arts (CNA), dans une version anglaise du Tartuffe de Molière mise en scène de Jean Gascon. Prévost avait signé de nombreuses scénographies pour ce dernier au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), dont Gascon était cofondateur, et les deux hommes ont souvent collaboré par la suite au Festival de Stratford et au CNA; à différentes époques, Gascon a assuré la direction artistique de ces deux institutions.

Un homme de théâtre complet

Dans la tradition de la scénographie européenne, Prévost concevait l’univers visuel d’une production dans son ensemble, créant généralement à la fois les costumes et les décors. Plus tard dans sa carrière, il a même coiffé une « triple couronne » quand il s’est mis à concevoir aussi les éclairages. En 1952, alors qu’il travaillait comme scénographe à Radio-Canada, il a fait la connaissance de Jacques Pelletier, un scénographe de Montréal qui avait étudié à New York. Ensemble, Prévost et Pelletier ont été les premiers scénographes montréalais à standardiser la notation de la conception d’éclairages – qui avait été jusqu’alors pour le moins artisanale. Le duo a introduit l’idée d’une suspension prédéterminée des instruments et d’une séquence contrôlée d’intensités et de changements d’éclairages (signaux). C’est ainsi que l’éclairage de scène a acquis un vernis de professionnalisme qui l’a élevé au rang d’art scénographique, d’une importance égale à celle que revêtait déjà la conception de costumes et de décors. Vers la fin de sa carrière, Prévost est devenu un homme de théâtre véritablement complet quand il a commencé à mettre en scène ses propres productions, dont il concevait toujours entièrement la scénographie. C’est la définition de tâche d’un auteur à part entière, à laquelle ne devraient jamais s’atteler que des artistes à l’énergie et au talent hors du commun. Prévost était de ceux-là, sans l’ombre d’un doute, et il est parvenu à déployer une activité titanesque avant sa mort prématurée, le 5 juillet 1982, à cinquante-cinq ans. Il reste un exemple rare d’homme-orchestre canadien dans le plein sens du terme.

Une passion pour les classiques

image:La Nuit (Nathalie Gascon) et Mercure (Pierre Thériault), Amphitryon (1981)
La Nuit (Nathalie Gascon) et Mercure (Pierre Thériault), Amphitryon (1981)
Conçu par Robert Prévost / © Robert Prévost

Dès ses premières années d’études à Montréal, à l’Externat classique Sainte-Croix (qui est devenu depuis le Cégep Maisonneuve), et à la faveur de sa formation auprès du père Émile Legault avec les Compagnons de Saint-Laurent, Prévost s’est constamment passionné pour les classiques. Il a acquis de ce fait une connaissance très approfondie du répertoire classique, de la mythologie, du folklore, de la peinture et de l'architecture. Cette curiosité intellectuelle, ce désir de comprendre a été une constante tout au long de son existence, lui conférant une sensibilité humaniste et italianisante tout à fait remarquable. Doté d’un grand charme personnel, il ignorait les demi-mesures et se montrait généreux en tout, et savait reconnaître mieux que personne les emprunts à la commedia dell’arte dans le répertoire français.

Les modèles de décors à trois dimensions de Prévost témoignent d’une réflexion très aboutie sur l’échelle et la perspective, et ses maquettes originales de costumes sont d’une fraîcheur et d’une limpidité révélatrices de ses talents d’illustrateur consommé. La gouache (aquarelle opaque), qu'il maîtrisait en expert était son véhicule de prédilection. Malgré l’omniprésence des références classiques dans son univers visuel, Prévost apportait une sensibilité résolument contemporaine à ses scénographies, lesquelles étaient toujours incontestablement « dans l’air du temps ». On trouve des exemples probants de cette imagerie classique captivante, entre autres, dans ses dessins de 1981 pour la scénographie d’Amphitryon, conçue pour Jean Gascon. Ces créations, comme beaucoup d’autres réalisées pour des pièces de Molière et de Feydeau, figurent en bonne place dans le fonds Prévost de la Collection de costumes du CNA.

La carrière de Prévost s’est étendue au-delà du théâtre : on lui doit aussi des scénographies pour l’opéra et le ballet, de même qu’une série de portes de bronze pour le célèbre Oratoire Saint-Joseph de Montréal. Malheureusement, cette brillante carrière a pris fin abruptement en 1982, alors qu’il était à l'apogée de son talent et de sa productivité.

Un comportement humain

image:Trissotin, Les Femmes Savantes (1979)
Trissotin, Les Femmes savantes (1979)
Conçu par Robert Prévost / © Robert Prévost

L’immense production de Prévost témoigne éloquemment de sa capacité et de son éthique de travail; néanmoins, il traînait aussi une réputation de procrastinateur qui ne respectait pas toujours ses échéances, ayant une fâcheuse tendance à livrer ses dessins en retard. Wendell Dennis, qui travailla avec lui comme assistant à maintes reprises au TNM, raconte qu’un jour, alors que Prévost tardait une fois de plus à livrer ses dessins, Lydia Randolph lui avait dit de se rendre au studio de Prévost pour y prendre les croquis des costumes… avec « interdiction de revenir sans eux »! À l’époque, Mme Randolph était chef d’atelier au TNM, responsable de la confection des costumes, et son calendrier d’exécution était extrêmement serré. Prévost avait dit à M. Dennis de revenir plus tard, mais ce dernier avait refusé et était resté au studio toute la journée, jusqu’à ce que les dessins soient achevés et qu’il puisse enfin les livrer comme convenu.

Ce comportement tout à fait humain est très répandu parmi les artistes créateurs. À certaines étapes du processus créatif, les idées et les images du concepteur peuvent être insuffisamment abouties pour qu’il puisse pleinement les exprimer. Dans ce cas, il arrive que la pression d’une échéance à respecter force l’artiste à agir, et c’est alors que le concepteur ou la conceptrice puise dans son bagage de connaissances et d’habiletés accumulées pour répondre à l’appel avec professionnalisme. Voilà qui définit bien Robert Prévost, l’artiste de théâtre. Il avait du métier. Il fut l’un des tout premiers scénographes canadiens véritablement professionnels, et ses scénographies sont apparues régulièrement au CNA tout au long des années 1970.