Artsvivants.ca – La vie secrète des costumes
image:L'archivage au théâtrepar Michael Eagan

L'archivage au théâtre
par Michael Eagan

Dans l'article qui suit, Michael Eagan, scénographe canadien de renom, expose les difficultés et les opportunités liées à l'archivage au théâtre.

Capter le caractère éphémère du théâtre

Dans le champ des arts visuels, la scénographie est sans doute la plus éphémère de toutes les disciplines. On peut affirmer qu'elle n'a pas de raison d’être hors du cadre des deux ou trois heures d'une représentation, où les décors, les costumes et les éclairages se combinent au jeu des acteurs pour produire cette magie visuelle qui n'appartient qu'au théâtre. C'est pourquoi la scénographie est si difficile à documenter, et plus encore à préserver. On peut la photographier, bien sûr, mais il est impossible d'apprécier pleinement une scénographie en dehors du « moment » de la représentation théâtrale car, une fois la pièce terminée, l'ambiance créée par les éclairages s'évapore dans l'éther, les éléments palpables des décors et des costumes perdent leur pertinence et, en un sens, se changent en artéfacts fantomatiques ayant déjà fonctionné ensemble pour produire une sorte de « réalité virtuelle » qui apparaît le temps de la prestation, puis s’envole en fumée.

La logistique de l’archivage au théâtre

Le ballet et l’opéra présentent généralement un meilleur bilan que le théâtre en ce qui a trait à la préservation et à la reproduction de l’art scénographique, parce que la plupart des compagnies d’opéra et de ballet s’attachent à construire un répertoire d’œuvres qui peuvent être reprises et revisitées périodiquement. Rares sont les compagnies de théâtre qui fonctionnent de cette façon : celles-ci sont généralement peu enclines à reprendre leurs productions, quel qu’en ait été le succès. C’est qu’il est extrêmement difficile de réunir à nouveau les membres de la distribution originale, voire de les remplacer, et que les théâtres sont souvent liés par leurs programmations saisonnières annoncées longtemps à l’avance. Reprendre une production exige énormément de prévoyance et de planification, et il est rarement possible de le faire. Le fait est qu’il est terriblement coûteux et compliqué d’entretenir et d’entreposer des décors et des costumes de théâtre. La meilleure solution de rechange consiste à conserver certains éléments choisis parmi les décors, les costumes et les accessoires comme témoins tangibles de l’expérience artistique globale à laquelle ils ont contribué.

Parfois, ces éléments, combinés aux dessins originaux des costumes, ainsi qu’aux dessins et maquettes des décors et des accessoires et aux photos de production, parviennent presque à reproduire l’effet visuel du « moment » théâtral proprement dit. À titre d’exercice intellectuel, il est utile d’examiner les dessins et les maquettes d’origine pour mieux comprendre et analyser le processus de conception scénographique.

S’il est courant de maintenir un répertoire de pièces au ballet et à l’opéra, cette pratique est pratiquement inconnue des compagnies de théâtre tant au Canada qu’à l’étranger. Il s’agit toutefois d’une politique en usage dans plusieurs théâtres nationaux financés par l’État en Europe. La Comédie Française à Paris maintient plusieurs productions de pièces classiques de Molière, Marivaux, Feydeau et autres, et le Berliner Ensemble entretient un répertoire de comédies musicales du tandem Brecht/Weill. Ces théâtres offrent une programmation saisonnière de ces pièces en rotation, auxquelles ils ajoutent périodiquement de nouvelles productions. Quelques gros producteurs privés de comédies musicales, de même que le Cirque du Soleil, ont pour mission de maintenir des productions à l’affiche sur de longues périodes et emploient souvent un personnel nombreux à cette fin. Quiconque a déjà visité les ateliers du Festival de Stratford du Canada ou ceux du Cirque du Soleil a forcément été impressionné par l’ampleur des activités qui s’y déroulent. Dans ces cas, l’archivage est un élément-clé de toute production; mais ils constituent l’exception plutôt que la règle. Les théâtres canadiens ne sont habituellement pas organisés de cette façon, et leurs saisons ne comportent généralement que des premières ou des coproductions.

La vie secrète des fringues

On aurait tort d’en conclure que le théâtre se livre au gaspillage : en fait, tout est mis en œuvre pour recycler le plus possible. Les décors posent davantage de problèmes, mais il est très courant que l’on conserve les costumes, en tout ou en partie. On entrepose tout ce qu’on peut garder, et bon nombre de théâtres régionaux se sont ainsi dotés d’un inventaire de costumes issus de leurs productions passées. Les articles très spécifiques et stylisés sont plus difficilement réutilisables, mais certains costumes ont une seconde ou une troisième vie secrète – voire même de multiples réincarnations. Le Manitoba Theatre Centre à Winnipeg et le Festival de Stratford du Canada ont accumulé de vastes inventaires de costumes. Chaussures, corsets et perruques y sont constamment réutilisés, et ces deux théâtres possèdent d’énormes stocks de tenues masculines des XIXe et XXe siècles qui sont fréquemment réintégrées à de nouvelles productions ou louées à d’autres compagnies. Toute cette activité de stockage et de recyclage tombe sous le sens et se révèle économique à l’usage, mais il faut bien dire qu’en dehors du contexte de la production pour laquelle ils ont été initialement conçus, ces morceaux de vêtement pris séparément perdent beaucoup de leur sens. La vie secrète des costumes est une idée séduisante et romantique, mais il serait sans doute plus réaliste de parler de la vie secrète des fringues.